Le Kintoa, un des derniers vestiges du Royaume de Navarre

Le Kintoa (ou Pays-Quint en français) est un terme dont l’origine remonte au Royaume de Navarre. Il servait alors à désigner un vaste territoire de montagne couvert de forêt réputé pour l’élevage des porcs de race Basque. S’étendant au commencement sur les deux versants des Pyrénées, il couvrait notamment les actuelles vallées des Aldudes en France, et vallées du Baztan et d’Erro en Espagne. Ses limites et ses règles d’usages ont fortement évolué au fil de l’histoire. Territoire indivis, réglementé par des conventions pastorales de bon voisinage, il a fait l’objet d’âpres négociations entre la France et l’Espagne lorsqu’il s’est agi de délimiter la frontière entre les deux pays.

13ème siècle : l'émergence du Kintoa

En 1237, la Couronne de Navarre décida de prélever un cinquième de la valeur des porcs qui transhumaient sur les montagnes royales : c’était le droit féodal du « Quint», ou « Kinto Real » qui donna en basque « Kintoa ». Le mot fut ainsi utilisé pour désigner le territoire soumis à l’impôt. Ce territoire n’était pas habité, du moins d’une façon permanente, les habitants des trois vallées y envoyant leur bétail pendant les chaleurs d’été et leurs troupeaux de porcs lorsqu’il y avait du gland, du faîne et de la châtaigne. Certains paysans prenaient même en pension des porcs venus des plaines pour les engraisser ,tirant parti de l’abondance des ressources naturelles. La transhumance était donc une pratique courante à l’époque pour l’élevage porcin.

Les Bas Navarrais pratiquaient en effet, pour leur compte, une forme d’élevage originale et très moderne dans sa conception, ainsi que l’expose la pétition des habitants de Mixte et d’Ostabaret : « Les porcs, disent-ils au Roi, nous les achetons maigres du Béarn, de la Soule, d’Armagnac, de Labrit et d’autres terres étant donné qu’ils n’ont pas de pâturage pour les élever, et quand ils sont engraissés, ils nous les rachètent et quelques uns louent nos lieux de pâture et nous vivons de cela, car autrement nous ne pourrions vivre ni habiter ces terres. » (L’élevage des porcs en Basse- Navarre au XVIe siècle. E. Goyenetche. 1965)

Dans ce pays soumis à un régime d’indivision, des contestations s’élevaient fréquemment, généralement suivies d’incidents multiples. Ces rixes entre paysans ne présentaient pas un caractère grave tant que les vallées étaient soumises à la même couronne. Mais lorsque la Castille conquit la Haute-Navarre, et que la Basse-Navarre fut annexée au Royaume de France, ces incidents prirent une toute autre ampleur. C’est aussi à cette période qu’un essor démographique important eut pour conséquence une augmentation du besoin d’utilisation des terres par les populations.

 

1500 - 1850 : Le Kintoa source de conflits locaux et internationnaux 

 Lorsque le peuplement se mît à croître à partir de la fin du 16ème siècle, l’habitat ancien des vallées ne suffit plus. C’est alors que les cadets des maisons de Baïgorry s’installèrent dans les bordes ou bergeries qui se situaient dans des zones de pâturages indivis du Kintoa. C’est dans ce contexte que commença lentement le peuplement permanent des actuelles zones de Banca, Les Aldudes et Urepel.

Bien que l’essor démographique fût moindre du côté espagnol, ces implantations sauvages suscitèrent de nombreux conflits entre l’Espagne et la France. A diverses reprises, commissaires français et commissaires espagnols cherchèrent à réglementer la jouissance du pays toujours indivis. Le premier accord fut scellé en 1614 : « Les capitulations royales » divisaient la « montagne d'Aldudes » en plusieurs zones où l’accès était réglementé. Ce traité accordait la priorité aux vastes troupeaux de vaches en leur laissant exclusivement l’accès à la zone la plus étendue.

C’est à cette période que prit fin l’impôt féodal du Quint. L’importance de l’élevage des porcs n’avait cependant pas disparu puisque l’accord de 1614 donnait aux habitants le droit de lâcher les porcs dans toute l’étendue du Quint pendant l’époque du gland. Le porc fournissait alors une grande partie de la réserve de viande annuelle pour la famille. Le gras n’était alors pas un déchet, c’était la seule matière grasse disponible pour la cuisine en l’absence de beurre. La graisse jouait également un rôle de conservateur des denrées alimentaires notamment par le biais des confits. Un cochon gras était donc un cochon de qualité.

Ce régime fut bientôt dépassé par les évènements : tant qu’il fut plus profitable d’élever des vaches que des brebis, les capitulations royales furent observées. Mais à partir du moment où les primes et les incitations instaurées par Colbert à l’industrie et au commerce de la laine rendirent plus avantageux l’élevage de la brebis, les bergers supportèrent mal ce traité qui réservait aux vaches les plus grands espaces. Les conflits reprirent : défriches arbitraires, rafles de bétails, destruction de cabanes etc.

 

1856 : Le traité de Bayonne fixe les frontières. Le Kintoa perdure encore et toujours... 

A la fin du 18ème siècle, les deux Couronnes se rapprochèrent diplomatiquement et voulurent mettre un terme aux conflits qui les divisaient. De nouveaux pourparlers eurent lieu en 1785 et la Couronne de France, bien décidée à obtenir un résultat définitif, réalisa des concessions dont se sentirent très vite lésés les habitants de Baïgorri. Les négociations aboutirent au tracé arbitraire d’une frontière en deux lignes droites ne prenant en compte ni les éléments naturels (lignes de crêtes, cours d’eau) ni les facteurs humains (utilisation des estives). Cette frontière mettait ainsi fin à l’indivision du Pays-Quint en délimitant une zone espagnole et une zone française.

 Mais une fois de plus il n’en fut rien, la vallée de Baïgorry s’estimant considérablement lésée par le traité qui la privait des meilleurs pâturages. Elle protesta avec vigueur, et se refusa à toute exécution. La révolution française arriva bientôt, puis la guerre avec l’Espagne, tant et si bien que le traité resta lettre morte. Les conflits étaient toujours présents.

Le 2 décembre 1856, Napoléon III et Isabelle II signent à Bayonne le traité constituant la véritable charte du Pays-Quint. Le traité reprend le principe mettant fin à l’indivision des pâturages et confirme la ligne frontière tracée en 1785. De plus, il donne des compensations aux gens de Baïgorri : la partie de l’ancien Quint attribuée à la France en 1785 est maintenue et des droits sur les pâturages situés au-delà de la frontière leur sont accordés, en distinguant deux zones :

- Le « Pays-Quint Nord » : sur cette zone située entre la frontière et la ligne de crêtes principales des Pyrénées, les habitants de Baïgorry ont la jouissance exclusive et perpétuelle des pâturages moyennant une redevance annuelle à la charge de l’état français ;

- Le « Pays-Quint Sud » : sur le versant méridionnal du Pays-Quint, au délà de la ligne de crêtes principale des Pyrénées, les vallées d’Erro et de Baztan sont tenues d’ouvrir leurs pâturages pendant un bail de 15 ans reconductible, moyennant un fermage à la charge de l’Etat français proportionnel au nombre de têtes de bétails.

 


Quelques sources bibliographiques :

- Etcheverry-Ainchart, Jean ; 2003 ; « Vallée de Baïgorry et Pays-Quint » ; 7ème Congrés d’Etudes Basques, Eusko Ikaskuntzaren VII. Kongresua.

- Lafourcade, Maïté ; 1998 ; « La frontière franco-espagnole : lieu de conflits interétatiques et de collaboration interrégionale » ; Centre d’études basques de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, Falculté pluridisciplinaire de Bayonne-Anglet-Biarritz.

- Alexandre Jehan Henry de Clerq ; 1866 ; « Recueil des traités de la France, Volume 7 », Ministère des affaires étrangères.